Reportage

Quatre ans avant d’être présentée sur l’un des grands salons mondiaux de l’automobile, ou lors d’un événement organisé par son constructeur, une nouvelle voiture passe de nombreuses heures sur une table à dessin. Comment passe-t-elle du concept sur papier à un véhicule opérationnel ? La récente présentation du nouveau studio de conception de Jaguar a permis de détailler ce processus dans son ensemble.

Hub collaboratif

Toute l’équipe de conception de la marque Jaguar, représentant 280 personnes, sur un seul et même site : tel était le souhait de la marque automobile britannique avec son nouveau studio de design implanté à Gaydon, dans les Midlands d’Angleterre. Ce nouveau studio est placé sous la direction de Julian Thomson, le nouveau directeur de conception de la marque, et réunit sous un même toit toutes les technologies et les talents de Jaguar, au sein d’un hub collaboratif baptisé « Heart Space » par le constructeur. « L’inspiration est le fruit de l’interaction et de la collaboration », précise Julian Thomson. « Même si les différentes disciplines sont proches les unes des autres, les étapes successives du processus de conception restent les mêmes. »

1. Esquisse

La première étape de la conception débute sur papier et passe rapidement sur une table à dessin numérique. Chaque jour, précise Jaguar, des centaines d’esquisses, de croquis sont réalisés, dans une sorte de concours interne à l’issue duquel émerge une idée créative qui sera transférée vers les phases suivantes du processus de conception. Quelque huit croquis majeurs pour l’extérieur sont ensuite transmis à la modélisation, tandis que des spécialistes du Computer Aided Surfacing (CAS) transforment l’esquisse en concept numérique. Jaguar se targue de ne pas stagner trop longtemps sur une conception bidimensionnelle sur papier : après environ deux semaines, le travail en 3D commence. Les concepteurs du design sélectionné sont invités à participer aux phases suivantes, afin que leur vision originelle soit conservée tout au long des étapes du processus.

2. Modèle en argile

L’étape suivante est la réalisation d’un modèle en argile sur la base des croquis. Il ne s’agit pas d’une maquette en argile à poser sur une table, mais bien d’un modèle grandeur nature auquel contribue une équipe de 46 sculpteurs. Différents modeleurs se concentrent sur des éléments précis du modèle : l’un d’eux réalise l’avant, un autre les flancs, un autre encore l’arrière. Au fur et à mesure de l’avancée de ce modèle en argile, une véritable collaboration se met en place afin de reproduire fidèlement le design de base et les détails. Le centre de design de Gaydon compte six zones de modelage – chacune faisant vingt mètres de long – dotées de rails et d’élévateurs ayant une capacité de charge de 4,5 tonnes. Durant cette phase du processus, des modèles sont également imprimés en 3D pour y ajouter des détails.

3. Numérisation

Le modèle physique, ainsi que le concept bidimensionnel qui l’a précédé, sont directement numérisés. Les modèles sont scannés, pour être transférés dans une application de réalité virtuelle. Pendant que le design de base est peaufiné, une équipe interne de Design Visualisation and Animation (DVA), composée d’experts issus des univers de la télévision, du cinéma, de la publicité et du jeu, transpose les concepts de base dans un monde virtuel. C’est à ce stade que, outre le concept physique, des décisions conceptuelles sont prises sur les détails intérieurs, comme les revêtements, les mouvements des sièges, la forme et la fonction du système d’info-divertissement.

4. Couleurs et matières

Le concept de base continue sa route et d’autres designers entrent en jeu ; ils se penchent sur les couleurs et les matières pour l’intérieur et l’extérieur. Ils continuent de faire évoluer les esquisses/les croquis, le modèle en argile et les modèles numériques. Ils sont designers automobiles, mais aussi experts en mode, en joaillerie et en conception de produits, et se réunissent dans ce département pour composer ensemble la bonne association de matières et de couleurs. Ils explorent les grandes tendances pour déterminer ce que recherchera le futur client (puisque, répétons-le, la conception d’une nouvelle voiture débute quatre ans avant qu’elle ne soit mise sur le marché). Des matériaux issus d’autres univers que le design automobile, comme le design de produits et l’architecture, sont testés en permanence ; quand une association fonctionne, elle est intégrée dans le produit. La durabilité des matériaux choisis est également évaluée en continu.

5. Dessin technique

On n’oublie pas pour autant ce qui se trouvera sous le capot de cette future voiture. Les idées de l’équipe de design sont évaluées à la lumière des connaissances d’un groupe d’ingénieurs créatifs, afin de s’assurer que les concepts les plus ambitieux sont également techniquement faisables. L’équipe Advanced Design Technical (ADT) s’assure essentiellement que les concepts sont réalisables et durables, que la sécurité du conducteur est garantie et que son plaisir de conduite sera optimal. Ce département intervient assez rapidement dans le processus de conception ; il est ensuite régulièrement consulté.

6. Construction d’un modèle

Enfin, dans les six à douze mois qui suivent la création du concept de base sur papier, une maquette est réalisée pour représenter la carrosserie et l’intérieur. Ce modèle est moulé dans de la résine, avec des impressions 3D d’éléments tels que les phares, les rétroviseurs, les grilles de radiateurs et les jantes. On y ajoute des vitrages en plexiglas, ainsi que des sièges, un volant et les revêtements. Ce premier modèle peut également être utilisé pour une étude de marché.

Après la maquette en résine vient l’étape suivante : un Aesthetic Confirmation Model fait de matériaux durables, comme le métal usiné, et doté de phares fonctionnels et d’autres éléments. Dernière étape du processus : le Customer Design Reference Model, dont la carrosserie est faite d’un mélange de fibres de verre et nappage de carbone, qui s’apparente fortement au modèle définitif qui sera mis en production.